L'interdiction de fumer dans les lieux publics en Côte d'Ivoire peine à être respecter. Ph DR

Lutte anti-tabac en Côte d’Ivoire : Lever les poids, mettre en œuvre les lois

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Face à la grave menace que représente le tabac pour la santé publique, les autorités ivoiriennes ont pris une batterie de mesures pour faire baisser la prévalence. Mais sur le terrain, leur application reste un défi.

Le tabac tue. C’est avéré. Il est considéré comme l’une des plus graves menaces de santé publique à l’origine, dans le monde, de plus de 7 millions de décès chaque année dont 1,6 million de non-fumeuses et non-fumeurs qui sont involontairement exposés à la fumée du tabac, selon l’organisation mondiale de la santé (OMS). Le lien entre tabagisme et cancer est assez intrinsèque. Les fumeurs ont jusqu’à 22 fois plus de risques que les non-fumeurs de développer un cancer du poumon au cours de leur vie. Le tabac est responsable de 25 % des décès par cancer dans le monde. Une menace pour la santé qui s’est installée sous tous les cieux. En Côte d’Ivoire, 9 111 décès liés au tabagisme ont été recensés en 2018, selon OMS. Un fléau contre lequel les autorités ivoiriennes ont engagé le combat.

Le cadre juridique pour lutter contre le fléau du tabagisme

Le 13 août 2010, le pays a ratifié la Convention-cadre de l’OMS pour la lutte antitabac (CcLat). Premier traité négocié sous les auspices de OMS, cette convention a pour objectif « de protéger les générations présentes et futures des effets sanitaires, sociaux, environnementaux et économiques dévastateurs de la consommation de tabac et de l’exposition à la fumée du tabac ». Elle offre un cadre pour la mise en œuvre de mesures de lutte antitabac par les parties aux niveaux nationaux, régionaux et international, en vue de réduire régulièrement et notablement la prévalence du tabagisme et l’exposition à la fumée du tabac.

Ainsi en 2019, la loi n° 2019-676 du 23 juillet 2019 relative à la lutte antitabac en Côte d’Ivoire a été prise. Elle interdit de fumer dans les lieux publics clos et ouverts, les transports en commun et réglemente strictement la publicité, la vente et l’étiquetage des produits du tabac. Dans cette même volonté d’élimination du tabac, en 2025, l’interdiction de fumer dans les lieux publics a été étendue aux nouveaux produits du tabac par un décret. Ce texte fait obligation aux gérants, propriétaires ou à toute personne responsable de lieu public, clos ou ouvert et à ceux des transports publics d’apposer des panneaux visibles informant le public qu’il est interdit de fumer et d’utiliser les cigarettes électroniques, de veiller au strict respect des règles d’interdiction de fumer ou de vapoter. A cela, il faut ajouter l’augmentation constante des droits d’accises sur les produits du tabac qui a atteint 70% en janvier 2025.

Toutes ces mesures s’inscrivent dans la perspective globale du programme MPOWER de l’OMS : surveiller la consommation de tabac et les politiques de prévention, protéger la population contre la fumée du tabac, offrir une aide à ceux qui veulent arrêter le tabac, mettre en garde contre les dangers du tabac. Faire respecter l’interdiction de la publicité en faveur du tabac et de la promotion, augmenter les taxes sur le tabac. Si ces mesures sont pleinement mises en œuvre, l’organe onusien assure de leur efficacité à faire baisser la prévalence du tabagisme. Une efficacité prouvée ! Selon le PNLTA (programme national de lutte contre le tabagisme, l’alcoolisme, la toxicomanie et les autres addictions) chargé de piloter la lutte en Côte d’Ivoire, la prévalence de la consommation du tabac qui était à 14,7 % est passée à 8,6 % en 2025. Le programme s’est vu décerner le 4 juin 2025 par l’OMS, le prestigieux prix du directeur général de l’organisation pour la lutte antitabac.

Des lois méconnues ou non-appliquées

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Dans une boutique à Marcory Champroux , une publicité de cigarettes, interdite pourtant.

Depuis plus de deux ans, Evrard vend sur les trottoirs du carrefour Azur au Plateau Dokui (Abidjan), des forfaits mobiles. En plus de cette activité, il propose d’autres produits : des cakes, des œufs… de la cigarette. Sur la caisse de fortune qui lui permet d’exposer ses articles, on peut y voir des paquets de cigarettes issues de différentes marques. Apprentis « gbakas », « gnambros », vendeurs du marché tout juste derrière le glacier devant lequel il s’est établi, passants et autres viennent très souvent vers lui pour s’offrir une ou deux clopes. À ses côtés, certains ont le temps parfois de griller quelques cigarettes. Le danger pour sa santé, il l’ignore véritablement, tout comme les nombreuses mesures prises par l’Etat dans le cadre la lutte anti-tabac. « Il y a rarement de personnes qui achètent la cigarette en paquet avec moi. C’est toujours en détails. Une, deux, trois. J’achète auprès des boutiquiers au prix de 1000 Fcfa ou 950 Fcfa le paquet que je revends à 100 ou 75 Fcfa l’unité », nous confie Evrard.

Selon lui, il arrive à écouler un paquet en une journée et demi ce qui lui permet des bénéfices entre 15 000 et 17 000 FCFA le mois. « Sais-tu qu’il existe une loi qui interdit la vente de la cigarette en détail ? », lui demandons-nous : « non » nous répond-il. Et d’ajouter : « Ça se vend partout en détails ». Une réponse qui dépeint un tableau bien réel.

Dans toutes boutiques de Côte d’Ivoire, il est en effet possible de s’acheter une cigarette quoique son interdiction soit expressément libellée dans la loi.avec l’aide des « boutiquiers », les fumeurs ont même le temps d’allumer leur cigarette et projeter une ou deux bouffées et poursuivre votre chemin. La vente à l’unité du tabac, il n’y a pas que cette disposition qui n’est pas suivie. La loi n° 2019-676 du 23 juillet 2019 interdit : la vente ou l’offre de tabac aux abords immédiats des établissements « dans un rayon de deux 200 m » ; la vente de cigarettes hors de point de vente agréé (dédiée exclusivement à cette vente), la publicité des produits du tabac etc.

Dans son objectif de réduire l’attrait pour la cigarette, la Côte d’Ivoire aussi a adopté le conditionnement neutre des produits du tabac avec des mises en garde sanitaires qui doivent couvrir 70 % de la surface des emballages.  Le constat est tout autre sur le territoire national.

Les industriels du tabac à la manœuvre

Les modalités de mise en application du conditionnement neutre ont été fixées, conformément à la loi anti-tabac, par voie règlementaire. Le 18 juin 2024, un arrêté a été pris, signé du ministre de la Santé, de l’Hygiène publique et de la Couverture maladie universelle, Pierre Dimba. Il donne tous les détails de la mise en œuvre du conditionnement neutre. « Les fabricants, producteurs, importateurs et distributeurs du tabac et des produits du tabac disposent d’une période de six (06) mois, à compter de la signature du présent arrêté pour s’y conformer », indique l’article 27 de l’arrêté. Avril 2026, la mesure n’est toujours pas appliquée !

Selon Mme Allou Yvette, responsable juridique au PNLTA, le processus est proche de son dénouement : « Nous sommes dans le processus, les maquettes sont pour la plupart validées. (…) Nous sommes dans le processus et je peux vous garantir que ça va se faire cette année ».

Elle annonce également la mise en place d’une commission en mars 2026 qui devra travailler à faire naître un organe d’agrément pour la vente du tabac afin de mettre fin à la vente à l’unité. Si notre interlocutrice n’a pu nous fournir davantage de précisions sur ce qui bloque les choses, d’autres sources au sein du ministère nous ont signifié que les industriels du tabac retardent volontairement la mise en œuvre de la décision en manquant certains détails pourtant clairement libellés dans l’arrêté lors de la présentation de leurs maquettes. Une des stratégies de gain de temps très souvent utilisée pour freiner l’application des mesures. Ces dernières années, le rapport de l’indice mondial d’ingérence de l’industrie du tabac a attribué un score de plus en plus élevé à la Côte d’Ivoire. Ce score est passé de 39 en 2022 à 47 en 2025, signe d’une interférence croissante de l’industrie du tabac dans la mise en œuvre des politiques.

Des avancées réelles, mais une application encore incomplète

Tall Lacina, coordonnateur général de l’ONG CLUCOD
Tall Lacina, coordonnateur général de l’ONG CLUCOD

La lutte contre le tabagisme et les addictions progresse en Côte d’Ivoire mais reste confrontée à d’importants défis de mise en œuvre des lois. C’est ce que constate Tall Lacina, coordonnateur général de Comité/Club Unesco Universitaire pour la Lutte Contre la Drogue et les autres pandémies (CLUCOD ), une ONG engagée depuis plus de deux décennies dans la prévention des addictions. Il souligne notamment le retard dans la mise en œuvre du conditionnement neutre des paquets de cigarettes, pourtant adopté par les autorités, l’absence d’un système pleinement opérationnel de délivrance de licences pour la vente de tabac. « Chaque coin de rue, chaque boutique vendant du tabac est, en principe, dans l’illégalité », rappelle Tall Lacina.

Pour lui, les avancées enregistrées ne doivent pas être minimisées, mais elles restent encore peu perceptibles en raison du caractère partiel de leur mise en œuvre. « Tant que toutes les politiques ne sont pas appliquées, leur impact reste limité », insiste-t-il.

Le responsable de CLUCOD plaide ainsi pour un renforcement du cadre réglementaire, suivi d’une application rigoureuse de l’ensemble des mesures adoptées. Selon lui, c’est à cette condition que la Côte d’Ivoire pourra améliorer significativement l’efficacité de sa lutte contre le tabagisme et les addictions. « Il y a eu beaucoup qui ont été faits, mais beaucoup d’efforts restent encore », a-t-il conclu.

Sauver des vies, faire des économies

Le 15 avril 2026, la question du retard dans l’application du conditionnement neutre a été portée au porte-parole du gouvernement. L’industrie du tabac joue-t-elle des coudes pour freiner la mesure ? « (…) Je ne peux pas vous dire exactement ce qui empêche l’application de ce texte, mais je ne crois pas que ce soit l’industrie du tabac qui fasse blocage, sinon l’industrie du tabac aurait réussi à bloquer toutes les mesures que nous avions prises antérieurement et qui concernent la lutte contre le tabagisme dans notre pays. C’est une question de santé publique », a répondu le ministre Amadou Coulibaly.

Et d’ajouter : Le « ministère de la Santé sait combien d’Ivoiriens meurent du fait du tabagisme, qu’ils soient actifs ou passifs, et ça coûte à l’État certainement plus que de mettre en application des mesures telles que celles du conditionnement neutre des paquets de cigarettes ».

Il est clair que la note tabac est salée pour l’Etat. On chiffre autour de 28 milliards de FCFA par an la prise en charge par l’Etat des patients tabagiques. Une des raisons pour laquelle devrait s’accélérer la mise en œuvre des lois. Il est passé près de 10 ans entre la ratification de la Convention-cadre de l’OMS pour la lutte antitabac et la première loi antitabac en Côte d’Ivoire. Les morts liés au tabagisme eux ont continué à se compter.

Le conditionnement neutre, une mesure clé pour les générations futures

conditionnement neutre côte d'ivoire
Le paquet neutre, efficace dans la lutte contre l’épidémie de tabagisme

Plus de 60 études ont été réalisées afin de tester l’intérêt du paquet neutre dans une politique globale de lutte contre le tabagisme. Selon ces recherches, celui-ci permet d’améliorer la visibilité, la mémorisation et l’efficacité des avertissements sanitaires, d’éviter la désinformation des consommateurs quant à la réelle dangerosité du tabac, d’augmenter l’envie d’arrêter de fumer et de diminuer la consommation. Concernant les adolescents, le paquet neutre ne donne pas envie d’être acheté ni de commencer à fumer. Il annihile la fonction marketing de l’emballage et l’attractivité de la marque et rend moins séduisant l’acte de fumer. Une étude de Santé Publique France qui a comparé les perceptions des fumeurs avant et après l’introduction du nouveau paquet a constaté qu’alors qu’en 2016, 53% des fumeurs affirmaient que l’aspect de leur paquet de cigarettes leur plaisait, ce pourcentage a été divisé par trois, passant à 16% en 2017. Les fumeurs sont également plus gênés de sortir leur paquet à la vue de tous, à cause de son aspect : ils étaient 12% à être gênés en 2017, contre 6% en 2016. « L’emballage neutre constitue une mesure clé pour la protection des jeunes et la réduction du tabagisme, déclare Rob Cunningham, analyste principal des politiques à la société canadienne du cancer (SCC).

La Côte d’Ivoire est le deuxième pays sur le continent à avoir adopté cette mesure. Aujourd’hui, de nombreux organes de lutte contre le tabagisme demandent l’instauration d’un conditionnement neutre pour l’ensemble des produits du tabac y compris le tabac chauffé et pour les produits du vapotage, sur le modèle de celui actuellement applicable aux paquets de cigarettes et tabac à rouler. De quoi dissuader les plus jeunes. Et garder les générations futures à l’abri du tabac.

Partager pour contrecarrer le commerce illicite

En fin d’année 2024, les industriels du tabac sont montés au créneau pour alerter sur une possible émergence du commerce illicite de cigarettes en Côte d’Ivoire, après la décision de faire passer les droits d’accises de 49 % à 70 %. Un argument qui pourrait resurgir à nouveau afin de pousser les autorités à faire volteface. Mais à regarder de près qui alimente cette contrebande ? La production de cigarette nécessite d’importants moyens industriels : des machines de haute précision, matériaux d’emballages etc. Elle n’est donc pas à la portée de tous. La contrebande, c’est aussi des produits originaux sortis de leur circuit normal qui échappe à la douane et aux impôts. En 2014, le Royaume-Uni a condamné British American Tobacco à une amende pour avoir participé à la contrebande de produits du tabac sur son territoire et en Europe. La firme a aussi, a reconnu sa culpabilité dans la mise en place d’un commerce illicite de tabac en Corée du Nord pendant dix ans. Nos Etats sont donc prévenus.

En Côte d’Ivoire, un atelier multi-pays consacré à l’accélération de la ratification du Protocole pour éliminer la vente illicite du tabac s’est tenue en mars 2026. 18 pays africains y ont pris part. Objectif : partager les bonnes pratiques pour lutter efficacement contre le commerce illicite des produits du tabac.

Eteindre la fumée, une affaire de tous

fumer tue danger

Mettre en œuvre le cadre juridique pour réduire l’offre et la demande de tabac, pénaliser ceux qui l’enfreignent, développer la prévention, prendre en charge les personnes addictes au tabac pour éradiquer le tabagisme est du ressort de l’État. Mais pas que… Nul n’est censé ignorer la loi, toutefois nombreuses sont les populations qui ignorent, parfois volontairement, toutes ces lois et leur intérêt.

À la société civile et aux médias d’aider pleinement à vulgariser la loi, de tirer la sonnette d’alarme sur les cas flagrants de non-respect des mesures et de mettre à nu les stratégies de l’industrie du tabac. Aux influenceurs et aux artistes de montrer l’exemple. Aux populations de jouer leur rôle citoyen en respectant la loi. C’est à ce prix que le combat sera gagné. La lutte contre le tabac ne devrait pas être laissée aux seules mains de l’État.


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